Retrouvez-nous sur Google+

mardi 30 octobre 2012

La fille aînée de l’Église peine à couper le cordon

Parfois, c’est à croire que la sphère politique tunisienne est façonnée par deux enjeux. Il y a d’abord l’avenir du pays. Mais ça, ce n’est pas le plus important. Et puis il y a ce qu’on va dire de nous à l’étranger, plus particulièrement en France. Ça, c’est primordial.

Pas un couac sans que deçà delà une âme catastrophée s’alarme par avance de l’écho désastreux qui retentira dans les médias français. Pas un article ou une émission ne hasarde une analyse sans qu’un torrent de protestations se déverse sur le net. La moindre référence à la Tunisie est guettée, disséquée, commentée, durant des jours. Ils parlent de nous ? Répliquons ! Aucune virgule ne doit être laissée au hasard. Pire qu’une officine sioniste. Monsieur Marzouki, président provisoire et tartour permanent de la République, sortant exceptionnellement de son devoir de tais-toi-et-fais-ce-qu’on-te-dit, s’en était d’ailleurs ému en personne. Les Tunisiens ne sauraient souffrir davantage ces algarades médiatiques. Que connaissez-vous de la Tunisie à part les clubs de vacances bas de gamme et les cartes postales montrant, au choix, un coucher de soleil sur une plage de sable blanc universelle, ou un chameau sifflant une bouteille de Coca ? Tout ce que vous direz sera considéré, pour le principe, comme faux et sera retenu contre vous.

Il faut dire qu’on leur en avait bouché un coin avec notre révolution pacifique qui fleurait bon le printemps comme un bouquet de jasmin. Nous l’avions fait rêver ce peuple aux grands airs, lui-même empêtré dans la crise et dépouillé chaque jour un peu plus de sa souveraineté. Cette révolution, il l’avait d’abord ignorée. Puis, mauvaise langue, il l’avait dénigrée, avant de se laisser emporter et de la vivre comme sienne, par procuration. Nous, de notre côté, nous étions fiers, nous étions candides et un peu cons. Nous reconsidérions fiévreusement le monde à la démesure de notre exploit. Les mots d’esprit allaient bon train. « Je ne veux pas t’impressionner mais je suis Tunisien » était alors très populaire. Soyons fous ! Fi de la géographie ! Et pourquoi pas la Tunisie membre de l’Union Européenne ? Après tout, nous venions de faire une entrée magistrale dans le club très sélect des grandes nations démocratiques. Mieux encore, nous comptions parmi les peuples Révolutionnaires ! Nos doigts trempés dans l’encre bleue, nous avions enrichi de plusieurs chapitres les manuels d’histoire des générations futures, pas seulement celles de la Tunisie, mais du monde arabe et du monde tout court. N’ayons pas peur des mots, nous avions refaçonné la scène politique internationale à la seule force du « dégage ». Il était hors de question qu’ils continuent à nous refouler tandis que, eux, perpétuaient chaque été leur exode massif en terrain conquis, sans la moindre difficulté. L’Histoire en décidera autrement et ce ne sera ni l’un ni l’autre. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…

Impuissants, à la fois acteurs et spectateurs de notre déchéance, nous avons donné raison aux mauvais esprits. Un pays musulman et démocratique ? Permettez-moi d’émettre quelques réserves. Toutes les civilisations ne se valent pas, toutes les races non plus. La démocratie ne sied pas à quiconque. Qu’il est bon de se gargariser de cet échec entre souches bien nées. Après avoir farouchement soutenu jusqu’à l’indécence la dictature qui a mis ce pays à genoux par un système éducatif et culturel évidé de toute substance en sorte que ne s’ajoute jamais à la révolution des estomacs celle des esprits, l’heure était aux remontrances. Gare ! À peine notre joie consommée que déjà, des lignes rouges pour nous dégriser. La France, s’érigeant en gardien du Temple démocratique, entend bien rester vigilante. L’aide sera conditionnée. Si nous voulions espérer être candidats à l’aumône, il nous faudrait montrer patte blanche. Pas un iota ne sera concédé sur le sujet des droits humains et de l’égalité homme-femme. De quoi nous faire baver d’envie nous qui avions réclamé du pain et qui nous étions retrouvés, par un tour de prestidigitation éblouissant comme seuls les Qataris et leurs maîtres-chiens en ont le secret, à débattre de la charia. Qu’est-ce qu’elles doivent être prises au sérieux là-bas ces questions, pour qu’ils tapent ainsi du poing sur la table alors que nous ne leur avions encore rien fait. 

À ce propos, jetons-y un coup d’œil. Il s’en passe des choses outre-méditerranée en ce moment. Par exemple, ça débat fort autour du mariage homosexuel. Quoi ! Mais, un tel débat a-t-il même lieu d’être ? Existe-t-il encore des citoyens français qu’on prive de leurs droits les plus basiques ? Qui aurait pu cuider telles inepties au pays des droits de l’Homme ? La patrie des Lumières s’en retournerait-elle dans les ténèbres de la barbarie ? Malheureusement oui, tout n’y est pas qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. S’il y a bien longtemps qu’on y a marginalisé l’idée que tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux, on pouvait au moins penser qu’être citoyen représentait des garanties inviolables. Or voilà que tout un pan de la société a décidé de se mobiliser pour s’inscrire en faux contre un projet de loi visant à doter les Français homosexuels des mêmes droits que leurs concitoyens hétérosexuels. Au nom de quoi ? De l’ordre établi, de la religion (oui celle-là même qu’il faut reléguer dans la sphère privée au nom de la sacrosainte laïcité), en somme de l’ignorance et de la bêtise. Entendons-nous bien, nous ne sommes pas chez les sauvages. Nous ne les jugeons pas. Qu’ils s’aiment, en toute discrétion, tant que la débauche est contenue et ne se propage pas. Qu’ils paradent déguisés tous les ans, un carnaval de plus ou de moins. Mais que ces monstres prétendent se hisser au même statut que nous autres, êtres humains sains et normaux, là nous crions haro !

Car voyez-vous, il en va de l’équilibre de la société. Dans cette course politicienne à la démagogie, a-t-on un seul instant pensé aux conséquences d’un tel bouleversement ? D’abord, la santé mentale et physique des générations futures. Qui oserait en son âme et conscience livrer en pâture un angelot innocent à un couple de dépravés qui auront tout le loisir d’exercer sur lui leurs pratiques abjectes de pédophilie et de zoophilie ? Et puis, imaginez-vous qu’en les autorisant à initier les enfants dès le plus jeune âge à ce mode de vie, la France soit frappée par une véritable épidémie d’homosexualité ! Nous qui peinons déjà à nous y retrouver avec l’immigration qui nous ronge et le taux de criminalité qui flambe, quel projet de société sommes-nous en train de construire ! Oui, sachez que le Français, fier et intrépide, ne craint ni les amalgames, ni les raccourcis faciles. Nous donnons notre avis, vous ne connaissez sans doute pas mais c’est la démocratie. C’est donc ça… Une majorité infatuée d’elle-même qui s’autoproclame détentrice de la Norme pour mettre au pas les minorités honteuses selon son bon vouloir. 

Et puis, les stéréotypes sur lesquels repose le fonctionnement du monde. Qu’allons-nous en faire ? Tout le monde sait qu’un mariage c’est l’union sacrée par Dieu – ou le maire à défaut – d’un homme et d’une femme, qui acquerront, au minimum neuf mois plus tard, le titre de « papa » et de « maman ». Gardons à l’esprit que l’Église ne reconnaît ni divorce, ni mères célibataires (même si celles-ci au moins ont eu la correction de ne pas recourir lâchement à l'IVG de confort). Et toujours avec la suprématie du mâle sur la femelle étant donné qu’il lui revient le privilège d’être garant de la lignée en transmettant son patronyme à ses propriétés, comprenez femme et enfants (ce n’est point une obligation légale, certes, mais ils y tiennent encore beaucoup, allez savoir pourquoi). D’un autre côté, si les enfants élevés dans une famille constituée de deux mamans seraient certainement d’une hygiène irréprochable et bien nourris, qu’adviendrait-il de ceux qui se retrouveraient avec deux papas ? Qui fera le ménage, la cuisine, la lessive et le repassage ? Parce que ça non plus, ce n’est pas dicté par la loi, mais ils s'y accrochent obstinément. L’initiative du ministère des Droits des femmes de déranger ces petites habitudes, en mettant au point des séances de sensibilisation pour les ministres, a d’ailleurs été fort peu appréciée, notamment dans certains médias qui l’on accueillie avec beaucoup de moquerie dédaigneuse. Bas les pattes, pas touche aux stéréotypes bien ancrés. On demande à un député ce que la France a produit de mieux ? Moderniste convaincu, les robots Moulinex qui ont permis à la ménagère « d'aller plus vite dans les travaux ménagers », tout un poème. Il est même surprenant que ce ministère existe encore. En ces temps de crise, tant de gaspillage. Mais, je m’égare, nous parlions des dégénérés, les uranistes exempts de toute virilité. Il y en a bien toujours un qui « fait la femme » non ? Alors, tout va bien. 

Attendez, de quoi je me mêle ? L’homosexualité n’est même pas autorisée en Tunisie. Eh bien oui je me mêle ! D’abord, parce qu’il n’y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes. Ensuite, parce que, dans l’expression "droits humains universels", j’ai pour manie saugrenue d’inclure tous les humains quels qu’ils soient. Oui, en Tunisie, nous en sommes encore à demander aux femmes, aux homosexuels, aux athées et à tous ceux qui ne sont pas de pieux musulmans selon les exigences de la Norme, de se terrer et d’attendre qu’on daigne les laisser vivre. Mais n’est-il pas émouvant de constater que nous ne sommes pas si éloignés sur l’échelle de la connerie ? Je concède que ces débats folkloriques sont emprunts d’un charme pittoresque. À leur issue quelques passionnés nous offrirons peut-être même le spectacle d’un bûcher. C’est de bonne guerre, nous ne sommes pas à un cliché sensationnaliste près. Nous vous offrons les salafistes, vous nous offrez les mêmes, en rose et blond. Échange de bons procédés. Dans l’attente, je me gausse. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Femme au foyer

2 commentaires :

  1. En Bonne fénéante que je suis je salue ton courage (et ton temps!) pour rédiger.

    Cependant, je me permets d'esquinter quelque peu le cliché que tu peins sur les Français. La fierté et la suffisance sont révolues depuis Mai 68 et les plages nudistes des années 80. Depuis le quinquennat Hollywoodien de Sarko, son MI raciste, la grosse bourde de M. alliot-Marie et la crise 2007 qui ne cesse d’assommer, tu peux me croire, les citoyens font profils bas et ne se considèrent aucunement comme exemple ni même prêcheurs de leçons en matières de libertés tant les leurs sont bafouée.
    La France ne correspond pas à ce bataillon de libertés que tu stigmatises.. Hélas.

    Certes, on baigne dans la merde. Mais ayons un autre comparatif, car le coq français a flapi sa voix. Les Français en sont témoins.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour cette leçon de civilisation française. Je vois que tu es une observatrice privilégiée de ce milieu inaccessible pour moi. Je t’envie beaucoup. D’ailleurs je ne peux que m’incliner. Ce que tu dis est très vrai… quand on ne peut pas dépasser le premier degré pour lire au-delà, malheureusement.

      Supprimer

Vous êtes emballé(e), vous êtes outré(e) ? N'hésitez pas à partager votre opinion :