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mercredi 15 août 2012

Manifestations du 13 août : quand le sage montre la Lune, l'imbécile regarde le doigt

Dans quel monde, dans quelle époque, vit-on, pour que ce ne soit plus, aujourd’hui, l’injustice qui indigne mais la révolte contre cette même injustice qui offusque et scandalise ?

Le déferlement de haine que suscitent depuis quelques jours les marches du 13 août a de quoi rendre chaleureuses et bienveillantes les atmosphères suffocantes des plus grands classiques de la dystopie. Les cerveaux n’ont jamais été aussi ubéreux ni les esprits aussi tatillons pour disséquer, anatomiser, scruter, dans les moindres détails, chaque particule infinitésimale d’un évènement d’actualité. Si cela portait au moins sur le fond de la question, sur la substance, nous en sortirions tous grandis. Mais ces derniers jours le superflu n’aura jamais paru aussi nécessaire. Depuis les fausses polémiques sur l’organisation, jusqu’aux aisselles d’une participante, en passant par les éternelles balourdises faussement spirituelles mais foncièrement misogynes, le mot ordre semble être sans équivoque : tourner la marche du 13 août en dérision et en abâtardir le sens. 

On a ainsi beaucoup parlé de l'illégitimité des quelques milliers de participants à la marche de Tunis à représenter toute la Tunisie. Mais qu'est ce qui ne représente pas toute la Tunisie au juste ? Leur statut socio-économique ? Je ne sais pas comment on a pu déterminer celui de toutes les personnes qui ont manifesté ce soir-là, ni à quel moment de l'année Tunis avait détrôné Zurich dans les classements mondiaux des villes les plus fortunées. Leur situation géographique ? Il y a eu une grande marche à Tunis, mais il y en a eu aussi dans plusieurs autres villes. Par ailleurs, véhiculer l'idée que ce qui se passe à Tunis ne concerne qu'une élite Tunisoise ethnocentrique c'est oublier bien vite le fameux "النزوح الريفي" rabâché inévitablement depuis le premier jour d'école jusqu'au dernier cours de Géographie. Leurs revendications ? Si l'égalité des sexes avait été une notion pleinement intégrée par tous les Tunisiens, elle serait déjà inscrite dans la constitution. Qu'une partie de la population estime que la femme ne mérite pas plus qu'un statut d'"animal de compagnie privilégié de l'homme", ne fait que rendre ce combat plus déterminant pour l'avenir de la Tunisie. 

Par ailleurs, si les personnes qui revendiquent l'égalité des sexes sont marginalisées, car ne représentant pas toute la Tunisie, pourquoi celles qui souhaitent maintenir les femmes sous le joug du patriarcat, seraient, elles, légitimes, alors qu'elles sont loin de faire l'unanimité ? Quand bien même cette partie-ci de la population serait majoritaire, depuis quand faut-il demander la permission au plus grand nombre pour mener son combat contre l'oppression ? Depuis quand être majoritaire signifie-t-il avoir raison ? Faut-il vraiment reprendre une sempiternelle fois l'argument éculé de l'élection démocratique d'Hitler ? Et d'où vient ce clivage distinguant d'un côté une poignée de "citadines nanties" assoiffées de justice et de liberté, comme s'il s'agissait là de la dernière coquetterie à la mode, et de l'autre la majorité de "paysannes démunies", confortablement installées dans la soumission. Si telle est la réalité de notre société, dans quel groupe alors faut-il placer les Souad Abderrahim et autres Mehrzeya Laâbidi ? Parallèlement, ces "miséreuses" seraient-elles des bêtes primitives bien trop ignorantes et incultes pour prendre toute la mesure de l'injustice dont elles sont victimes et comprendre l'intérêt de bénéficier de tous leurs droits ? Elles qui sont les premières concernées par la déscolarisation précoce, la pauvreté, la précarité, le chômage. Elles qui, quand elles travaillent, acceptent des conditions avilissantes, parfois inhumaines, pour subvenir aux besoins de leur famille, tout en endossant stoïquement le rôle d'exutoire au courroux d'un mari aigri. Elles qui, en plus de la dureté de leurs conditions de vie, subissent le fardeau écrasant des traditions, cracheraient-elles vraiment sur un modèle de société juste et égalitaire ? 

Il reste évidemment l'argument des mœurs, des usages, de la mentalité, et du choix de s'y conformer. D'une part, même si le bruit familier des chaînes est pour certains rassurant, nous ne pouvons traîner indéfiniment le poids d'un passé opprimant. Nous ne pouvons pas à la fois encenser le printemps arabe, l'éveil démocratique, et la soif de justice, et nourrir intérieurement une complaisance nostalgique envers ces inégalités héritées d'un autre âge. D'autre part, que certains et certaines, trouvent plaisir à tenir des rôles stéréotypés de domination et de soumission dans leur vie quotidienne, qu'ils soient même portés sur certaines pratiques, c'est leur plein droit, mais cela ne relève que de leur vie privée. Que certaines femmes soient émoustillées par la rudesse d'un mâle rustique, qu'elles jouissent à l'idée de n'être que de faibles créatures sans défense, et qu'elles veuillent, pour s'épanouir, se désister de leurs droits, grand bien leur fasse, mais cela reste un choix de vie personnel. Or on oublie trop souvent que lorsque l'on parle d'égalité des sexes, des droits des femmes et de la pleine citoyenneté, on entend par là le regard que doit porter l’État sur chaque citoyen. Il ne s'agit donc pas des tendances et pulsions des uns et des autres, mais bien du respect de l'égalité et de l'équité entre tous les citoyens, quel que soit justement leur choix de vie. Quel délire alors que de vouloir faire des envies individuelles et subjectives de certains, une règle générale et un modèle immuable sur lesquels s'aligneront les générations futures ! 

Alors oui, au cours de ces marches, toutes les femmes présentes n'étaient pas des beautés renversantes. Mais était-ce un défilé de mode, ou est-il impossible, même lorsque l'on parle d'égalité des sexes, de ne pas réduire la femme à un simple objet de chair ? Oui, certains slogans n'étaient pas des plus élégants. Mais le mépris et l'injustice ne sont-ils pas autrement plus révoltants ? Oui, il y a eu la présence notable de partis politiques et d'associations. Mais n'est-ce pas le contraire qui aurait été inadmissible ? N'est-ce pas leur rôle de prendre clairement position sur ces sujets-là, d'engager le débat et d'appeler à la mobilisation ? N'est-ce pas plutôt le silence de plomb de certains qui est hautement condamnable ? Que tout n'ait pas été tout beau, tout propre, que quelques-uns en aient profité pour travailler leur communication, n'est en rien imputable au combat-même, et cela ne change en rien l'importance du message. Il faut vraiment être de mauvaise foi et particulièrement malintentionné pour décréter que ces détails futiles ont détourné la marche de ses objectifs qui sont, rappelons-le, le refus catégorique de l'article 28 et la défense du principe d'égalité absolue entre tous les citoyens tunisiens, donc entre les hommes et les femmes. La guerre est sale et laide, mais nous sommes en guerre.

4 commentaires :

  1. Permettez-moi tout d'abord de m'incliner devant votre militantisme et votre esprit de citoyenneté. En tant que jeune chercheur en science sociale, je doit noter, avec beaucoup de regrée, l’existence d'un nouveau paradoxe qui commence à toucher la société tunisienne, car se sont les femmes qui sont parfois les plus virulentes avocates de l'infériorisation de la femme !!! Les scènes de l'hémicycle de Bardo me perturbe beaucoup car c'est là où se joue cette pièce éculée par quelques députées comme L. Laabidi qui a oubliée que la femme tunisienne participent activement, depuis plus de 50 ans, à la dynamique économique et intellectuelle du pays et à la prise en charge des dépenses liées au foyer et à la gestion des ménages.
    Il est clair que pour l'histoire de la Tunisie contemporaine, la contribution de la femme est vitale à la société, ce qui fait de la femme tunisienne un acteur actif de cette société plutôt un accessoire comme le répète quelques voix malades. Les tunisienne ont arraché de haute lutte leur droit d’être traitées sur pied d'égalité avec l'homme.
    A mon avis, en matière d'égalité femme-homme, rien ne doit pas laissé au hasard. Tout doit être mis en oeuvre afin de concrétiser cet idéal. Dans la législation bien sur, dans les pratiques quotidiennes et dans certaines situations où le poids symbolique joue un rôle important dans l'inconscience collectif.
    Enfin, je dois vous assurer que l'exception historique tunisienne, dont l'histoire commence avec la fondation mythique de Carthage par une femme (Elissa-Didon), continuera mais il reste beaucoup à faire au niveau des mentalités.

    Gloire à la femme tunisienne et le combat continue !

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  2. Article très pertinent. Courage

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  3. Merci pour cet excellent article.
    Je vous mets le lien de la pétition pour la liberté et la dignité de la femme. Signez et diffusez. Grâce on pourra atteindre notre objectif et faire pression sur les députés.
    La pétition est soutenue par Avaaz la plus grande communauté citoyenne du monde.
    http://www.avaaz.org/fr/petition/Protegez_les_droits_de_citoyennete_de_la_femme_en_Tunisie//?tta

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  4. article très long très philosophique même des français ne seraient pas capable de comprendre certaines expressions et mots dans cette publication , si on veut transmettre un message il faut apprendre a l'éditer très simplement pour qu'il atteigne tout le monde sinon quel est son intérêt déjà une large majorité de ce peuple ne comprends pas très bien le langage parlé alors que dire de la langue de molière

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