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samedi 11 août 2012

Droits des femmes en Tunisie : peut-on préserver ce qui n’a jamais été ?

« Complémentarité », voici le nouveau mot à la mode en Tunisie ces derniers temps, ou plutôt le mot à abattre. Ce mot est le fil élimé auquel est suspendu l’avenir de la femme tunisienne et sur lequel les islamistes s’acharnent à tirer de toutes leurs forces. C’est dire si la menace est grande et le combat périlleux pour préserver le fameux Statut De La Femme Tunisienne – ô combien avant-gardiste, on ne vous le dira jamais assez !

Ce pavé dans la marre, on le doit à la Commission des Droits et Libertés qui stipule dans l’article 28 que "l’État assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l'homme au sein de la famille et en tant qu'associée de l'homme dans le développement de la patrie". Il n’en fallait pas plus pour faire hurler de rage et de désespoir les Tunisiennes et les Tunisiens fièrement progressistes. Réseaux sociaux pris d’assaut, pétitions qui fusent, manifestations à profusion, les féministes de la 25ème heure – j’y reviendrai – sont décidés à en découdre avec les islamistes. Ce mot ne passera pas ! Il faut préserver les acquis de la femme tunisienne et protéger l’égalité des sexes ! Préserver et protéger… vraiment ? Prenons un moment pour analyser les faits.

Que dit l’article 28 voté par la Commission des Droits et Libertés ?

"L’État assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l'homme au sein de la famille et en tant qu'associée de l'homme dans le développement de la patrie". Nul besoin d’épiloguer ici. L’article porte bien atteinte la citoyenneté et la dignité des femmes. L'État n’y reconnaît la femme que dans une posture de soumission à l’homme et ne protège les droits et les acquis que de celles qui auront accepté de se placer à un rang inférieur, c'est-à-dire celles qui auront renoncé d’elles-mêmes à leurs droits. En plus d’être définie par rapport à l’homme, qui lui est une entité entière et complète qui se suffit à elle-même, la femme n’existe qu’au sein de la famille, cette machine patriarcale infernale qui l’extirpe de la domination parentale pour la placer sous celle du mari et de la belle famille. Enfin, elle doit s’associer à l’homme, comprendre peut-être le soutenir, le servir, en tant qu’épouse, en tant que faire-valoir, pour lui rendre la vie agréable, pendant que lui s’occupe de servir la patrie. Ou simplement en partageant les mêmes responsabilités, mais sans pour autant jouir des mêmes droits.

Mais il est vrai aussi qu’en lisant le texte en arabe, on pourrait avoir le sentiment qu’il existe une certaine réciprocité sous-entendue par la tournure des phrases et le choix des mots. Cependant, il n’en demeure pas moins que la femme ne peut clairement pas exister indépendamment de l’homme, or il n'y a, a priori, aucun article stipulant que la citoyenneté et les droits d’un homme dépendent intrinsèquement des liens qu’il peut entretenir avec une femme. L’homme est un être humain à part entière qui existe par lui-même et pour lui-même, les femmes ne sont, elles, que des citoyens de seconde zone, dont l’existence est tributaire d’une mise sous tutelle. Cette ambiguïté ne peut donc représenter qu’une menace pour les femmes, car après tout, pourquoi éprouver le besoin de définir la place et le rôle de la femme par rapport à celui de l’homme lorsqu’on pourrait simplement se contenter d’affirmer sans équivoque l’égalité totale et absolue entre les hommes et les femmes, et mieux encore, entre tous les citoyens tunisiens ?

« Complémentaire », l’avenir de la femme tunisienne tient-il à un mot ?

Si la cause féministe, jusque-là, n’a jamais réellement ému ni fait se déplacer les masses, cet article, ou plutôt ce mot, a indéniablement soulevé un tollé général. La menace est palpable, la fin de l’égalité entre les sexes n’aura jamais été aussi proche. Et c’est là que j’en reviens aux féministes de la 25ème heure. Il semblerait en effet que le matraquage publicitaire qu’ont subits les Tunisiens durant des décennies sur le Statut Avant-Gardiste de la Femme Tunisienne ait fini par porter ses fruits. La majorité écrasante pense que l’égalité entre les sexes est une réalité en Tunisie, une réalité à préserver. Les femmes revendiquent leur citoyenneté pleine et entière et se vantent de jouir de tous les droits qu’un être humain puisse espérer – surtout quand l’être humain en question est une femelle de type arabo-musulman. Les hommes affirment avec fierté leur attachement à traiter leurs concitoyennes d’égal à égal. Il suffirait donc que cet article soit abandonné, ce mot gommé, pour que tout ce beau monde retombe dans cet état initial de demi-sommeil paisible caractéristique des âmes béates. Alors avant que vos paupières ne redeviennent lourdes, et que votre esprit ne cède à l’appel de la flânerie flottante, vous exemptant de toute forme d’intelligence, faisons vite le point sur ce qu’il en est réellement du statut de la femme tunisienne et testons par la même occasion votre conscience féministe, et votre soif d’égalité absolue, à travers quelques questions, auxquelles, je l’espère, vous prendrez le temps de répondre honnêtement.

Petit questionnaire non-exhaustif à l'intention des féministes tunisiens
  • Quand vous abordez la question de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, y incluez-vous la question des devoirs ?
  • Pensez-vous qu’il est normal pour les femmes de jouir de « privilèges » car, contrairement aux hommes, elles ont besoin d’une certaine protection ?
  • Le service militaire étant obligatoire en Tunisie, pensez-vous que les femmes devraient s’en acquitter au même titre que les hommes ?
  • Trouvez-vous que la question de l’égalité dans l’héritage est un sujet totalement secondaire ?
  • Trouverez-vous légitime le fait que la loi autorise un homme à divorcer pour cause de non-virginité de la femme ?
  • Estimez-vous qu'il est légitime que l’État ne reconnaît pas le mariage d'une Tunisienne avec un étranger non-musulman ?
  • Comment expliquez-vous le fait qu’une femme ne peut pas voyager avec son propre enfant sans l’autorisation de son mari, alors que la réciproque n’est pas vraie ?
  • Trouveriez-vous cela normal que ce soit la femme, et non l’homme, qui transmette son nom à la famille ?
  • Pensez-vous que la loi doit obliger les hommes à porter un nom d’époux ?
  • Touveriez- vous cela absurde qu’une femme exige que ses enfants portent son nom ? 
  • En tant que femme, êtes-vous prête à exiger que vos enfants portent votre nom ou vivez-vous très bien cette injustice ?
  • En tant qu'homme, êtes-vous prêt à accepter que vos enfants portent le nom de votre femme plutôt que le vôtre ?
  • Dans le cas d’un divorce, si la garde des enfants revient à l’homme, estimez-vous que la femme doit lui verser une pension alimentaire ?
  • Que pensez-vous du fait qu’un violeur peut proposer d’épouser sa victime pour échapper à la prison ?
  • Êtes-vous révolté par la non-reconnaissance juridique du viol conjugal ?
  • Pensez-vous que la violence dans le mariage est une question sérieusement débattue et combattue en Tunisie ?
  • Quand on vous parle d'une femme battue par son mari, est-ce que vous vous demandez toujours en premier lieu ce qu'elle a bien pu faire pour le pousser à bout, afin de déterminer si ce geste est excusable ou s'il doit susciter votre indignation ?
  • Pensez-vous qu’il existe une réelle égalité des chances dans la vie entre les hommes et les femmes ?
  • Pensez-vous qu’il est évident qu’il soit uniquement du devoir de la femme de sacrifier sa carrière professionnelle au profit de celle de son mari ?
  • Pensez-vous que, comme pour les femmes, les hommes aussi devraient pouvoir faire le choix de travailler ou d’être père au foyer ?
  • Êtes-vous un fervent défenseur du partage équitable des tâches ménagères et appliquez-vous ces principes dans votre vie quotidienne ?
  • Est-ce que, pour des raisons évidentes de perte de virilité, cela vous choquerait de voir une femme affalée sur un canapé les doigts de pied en éventail devant la télé pendant que le mari passe la serpillère ?
  • Pensez-vous que les règles d’éducation doivent être les mêmes pour les garçons que pour les filles ? 
  • En tant que parent, êtes-vous aussi permissif(ve) avec votre fille que vous ne l’êtes avec votre fils ?
  • Que pensez-vous des parents qui choisissent d'utiliser leurs économies pour offrir des études à l'étranger à leur fils plutôt qu'à leur fille ?
  • Trouvez-vous qu’une fille, contrairement à un garçon, doit s’abstenir de sortir, de découcher, de boire, de fumer, surtout au vu et au su de tous ?
  • Trouvez-vous qu’il est aussi acceptable pour une fille que pour un garçon d’avoir une vie sexuelle avant le mariage ?
  • Estimez-vous que de ne pas se marier pour une fille est synonyme de rater sa vie ?
  • Pensez-vous que la meilleure éducation pour une fille est celle qui la prépare à être une mariée vierge, une épouse dévouée et une mère parfaite ?
  • Pensez-vous qu’il est inadmissible pour une fille de quitter le cocon familial si cela n’implique ni mariage, ni études dans une autre ville ou un autre pays ?
  • Êtes-vous plus soucieux du qu'en-dira-t-on que du bonheur et de l'épanouissement de votre fille ?
  • Estimez-vous que d'afficher un look "remarquable", dénudé ou pas, est autant un choix que de porter le voile ?
  • Parlez-vous de sexualité avec votre fille afin que celle-ci puisse vivre la sienne en toute sérénité et en toute sécurité ?
  • Émancipée, affranchie, libre, indépendante, anticonformiste sont-ils pour vous des qualités louables ou les caractéristiques d’une prostituée ?
Êtes-vous réellement pour l'égalité absolue et effective entre les sexes ?

Si vous trouvez ces questions déplacées ou exagérées. Si certaines vous ont outré(e). Si vous estimez que le débat sur l'égalité des sexes ne se situe pas à ce niveau là car il ne peut y avoir de confusion dans les rôles qui incombent à chacun au risque de menacer l'organisation irréprochable de notre société. Alors félicitations vous êtes un(e) féministe de la 25ème heure et le combat pour l'égalité absolue et effective entre les hommes et les femmes se fera mieux sans vous qu'avec vous. Car voyez-vous, c'est là la réalité du Statut Avant-Gardiste de la Femme Tunisienne. La femme tunisienne est un être inférieur autant dans la loi que dans le quotidien. Elle ne jouit pas des mêmes droits et n'est pas concernée par les mêmes devoirs que l'homme. Elle bénéficie certes de quelques avantages mais qui ne visent qu'à la protéger affirmant d'autant plus sa nature fragile et vulnérable. Cet article 28 au final, n'est pas si passéiste et rétrograde que l'on s'échine à nous le faire croire, il n'est que l’expression fidèle de ce que la société tunisienne nous donne à observer. Et tant que le regard que les Tunisiens, mais aussi les Tunisiennes, portent sur la femme, et l'idée qu'il s'en font, au plus profond d'eux-mêmes, ne changera pas, aucune justice ne sera jamais possible.

Vous vous demandez peut-être ce qu'il en est alors du Code du Statut Personnel, ce fameux talisman que les Tunisiens sont si prompts à exhiber à chaque fois qu'ils sont confrontés à leurs propres contradictions. Disons simplement que s'il fut un jour révolutionnaire, ce texte, auquel on ne peut que reprocher de nombreuses lacunes, a cessé de l'être lorsqu'il a dépassé plus d'un demi siècle d’existence. Car si l'on arrive encore aujourd'hui a s'émerveiller de son avant-gardisme malgré son caractère incomplet, que l'on omet fort volontiers, cela signifie qu'en 56 ans nous n'avons non seulement fait aucun pas en avant, mais nous avons même beaucoup reculé. Peut-être estimez-vous que c'est toujours mieux que rien. A cela je réponds que la moitié, ou même le quart d'une injustice reste toujours une injustice. Si vous pensez qu'une femme doit se contenter de ce qu'on daigne lui offrir de peur de tout perdre, comme si ces quelques miettes étaient déjà inespérées, et trop demander, vous devriez revoir votre notion d'équité, d'égalité, de citoyenneté. Alors, je vous en conjure, féministes de la 25ème heures, ce 13 Août, épargnez-nous votre présence. Le combat féministe doit d'abord être purgé des parasites qui en brouillent le sens et en ralentissent la progression. La Tunisie aujourd'hui ne souffre pas de l'invasion islamiste, elle paie le prix d'une mascarade historique entretenue du feu sacré de votre haine viscérale de la femme, vous les hypocrites.

7 commentaires :

  1. Très bonne analyse, pertinente et clairvoyante ! C'est ce que j'ai toujours pensé. Le texte du code est dépassé et le vécu des femmes est encore douloureux et obscur.

    FemmeRebelle

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  2. Je crois que si votre questionnaire était soumis dans des pays dits "avancés" sur les droits des
    femmes,il y aurait des surprises.......
    "Le combat féministe doit d'abord être purgé des parasites qui en brouillent le sens et en ralentissent la progression." Bravo !

    Un homo-érectus (Sans jeu de mots !)

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  3. on peut préserver ce qui n’a jamais été!

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  4. Très bien dit, merci pour la dissonance qui dérange le féminisme masculin régnant!
    Il ne s'agit pas seulement des "féministes de la 25éme heure", mais surtout de tous les "modernistes" qui se fourvoient dans leur avant-garde obsolète! La vraie question dans tout cela, c'est pourquoi les femmes continuent à accepter d'être dépossédées de leur parole et de leur désir? La jouissance, la violence et la loi sont encore l'apanage de l'homme...

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  5. Bien sûr,il ne faut pas nier le travail colossal de quelques féministes qui ont été les gardiennes du temple des droits des femmes. Mais il est vrai qu'aujourd'hui, les impératifs du débat et du combat interpellent chacun(e) de nous à changer sa propre vie d'abord avant de vouloir changer celle des autres à coup de slogans infertiles!

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  6. Le fait que le code du statut personnel soit largement imparfait et que dans la Tunisie d'aujourd'hui les femmes aient dans la loi comme dans les faits moins de droits et plus de devoirs que les hommes ne justifie en rien que la nouvelle constitution entérine le principe rétrograde de "complémentarité". Au contraire, la nouvelle constitution devrait être une opportunité fondamentale pour faire évoluer les droits des femmes et des hommes. C'est pourquoi au lieu de stigmatiser les "féministes de la 25 ième heure" il serait plus positif de rassembler tous les hommes et les femmes de bonne volonté qui veulent que la constitution reconnaisse un amélioration des droits et de devoirs pour tous.

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  7. Effectivement, il n'est pas inutile de se relire et d'etre relu avant de publier. Pourquoi pensez-vous que c'est moi qui comprends de travers ?

    Je pense avoir bien compris votre billet. En revanche, je ne partage pas votre charge contre ce que vous definissez comme des "féministes de la 25 ième heure". C'est pourquoi je vous invite a reflechir sur ce point.

    L'action collective n'est pas simple. Elle requiert d'accepter les differences avec les autres tout en luttant pour un objectif commun.

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