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mardi 6 mars 2012

Femme tunisienne, le 8 mars n'est pas un jour de fête

Le 8 mars célèbre la journée internationale des droits des femmes. Bien qu'officialisé par les Nations Unies en 1977, cet évènement reste assez méconnu puisqu’aujourd'hui encore on pense bien souvent qu'il s'agit d'une "fête". Alors pour nous éviter les réflexions affligeantes de femelles égarées, au point que l'on serait tenté parfois de basculer dans le camp adverse, mettons les choses au clair une bonne fois pour toutes. NON la journée internationale des droits des femmes n'a pas été créée dans le but de te dispenser de faire la vaisselle au moins un jour par an. NON la journée internationale des droits des femmes n'est pas la journée pendant laquelle tes collègues masculins doivent redoubler d'attentions à ton égard. NON la journée internationale des droits des femmes n'est pas une énième invention commerciale machiavélique pour nous pousser une fois de plus à nous auto-sacrifier sur l'autel de l'hyperconsommation. Oublie donc les bouquets de fleurs, les chocolats, les parfums, les bijoux et les sorties au restaurant. Réserve tes caprices puérils et ton avidité frustrée. Tu auras bien assez de ces quelques occasions qui ponctueront ta vie d’esclave pour te donner l’illusion que celle-ci vaut la peine d’être vécue et assouvir ta soif refoulée de revanche sur ton acquéreur.


La journée internationale des droits des femmes marque un bilan annuel sur la situation des femmes dans le monde, autant dire qu’il n’y a là rien de bien réjouissant ni de bien festif. Cette journée trouve son origine dans les luttes menées au début du XXème siècle par les ouvrières et les suffragettes en Europe et aux Etats-Unis pour l’égalité des droits, pour de meilleures conditions de travail et pour le droit de vote. L’idée a été initialement proposée en 1910 par Clara Zetkin, enseignante, journaliste directrice de la revue des femmes socialistes, Die Gleichheit (L’égalité) qu’elle a elle-même fondée en 1890, femme politique allemande, et militante acharnée pour les droits des femmes, à l’occasion de la 2ème conférence internationale des femmes socialistes. D’abord une tradition qui s’inscrit dans la mouvance révolutionnaire et socialiste à travers différents pays d’Europe, la date du 8 mars est officiellement retenue par les Nations Unies en 1977. Cette journée de manifestations à travers le monde est l’occasion de mesurer les aboutissements des revendications féministes et de faire l’état des lieux de la condition des femmes pour mieux préparer les combats à venir.

Mais peut-être que toi, femme tunisienne, estimes-tu qu’en effet tes acquis sont tels que cette journée du 8 mars mérite d’être fêtée ? Après tout, tu as le droit de vote, tu l’as même obtenu avant grand nombre de tes consœurs des grandes démocraties occidentales. Le fait que tu aies estimé inutile de te déplacer jusqu’au bureau de vote lors des élections car tu avais bien à faire avec les enfants à garder, le linge à laver et le déjeuner à préparer et que de toutes façons tes opinions te sont dictées par ton mari, n’est qu’un détail insignifiant. Tu as aussi le droit de participer à la vie politique, et même de briguer les plus hautes fonctions de l’Etat. Le fait que la majorité écrasante des Tunisiens refuse catégoriquement ne serait-ce que l’idée d’envisager une femme à un tel poste, n’est qu’un détail insignifiant. Tu as également le droit à l’éducation, tu es même devenue, au fil des années, majoritaire sur les bancs du lycée et de la faculté. Le fait que ton accomplissement personnel passe exclusivement par ta capacité à préserver ton hymen pour le porter intact jusqu’à la couche nuptiale, n’est qu’un détail insignifiant. Tu as le droit de travailler, la législation tunisienne consacre même l’égalité homme-femme dans le travail. Le fait que tu sois obnubilée par les tâches ménagères car l’entretien du foyer et la satisfaction du mari constituent ta fonction première et ta principale ambition au point que les discriminations et les inégalités dont tu es victime te semblent compréhensibles, n’est qu’un détail insignifiant. Tu as le droit de posséder des biens propres, ton mari ne dispose même d'aucun pouvoir d'administration dessus. Le fait que tu te soumettes sans sourciller à ses quatre volontés quant à la gestion des affaires de la famille car les usages et la coutume t’imposent d’être à sa charge et de lui témoigner une obédience aveugle, n’est qu’un détail insignifiant. Tu as le droit de divorcer, une batterie de lois a même été promulguée pour te garantir protection et justice. Le fait que tu te préoccupes du « qu’en dira-t-on » au détriment de ton intégrité physique et morale, n’est qu’un détail insignifiant.

La mentalité résolument misogyne dans laquelle tu baignes depuis ta plus tendre enfance, les principes rétrogrades que l’on t’inculque inlassablement finiront par avoir raison de tes droits les plus fondamentaux. Dans le contexte actuel de la Tunisie tes maigres acquis même si tu les crois inaliénables ne résisteront pas face au démantèlement méthodique auquel se livrent sans relâche le camp islamiste et ses alliés opportunistes. En cette période de grands changements au cours de laquelle le véritable visage de la Tunisie se révèle, le Code Du Statut Personnel que tu t’obstines à invoquer comme une divinité protectrice dès que l’on tente de te mettre en garde contre les dangers qui te guettent est bien trop lacunaire pour constituer un réel contrepoids. Le bilan de la honte aura été marqué cette année par des attaques quasi quotidiennes d’une violence haineuse sans précédent contre le statut de la femme tunisienne: la polygamie, les mères célibataires, la discrimination à l’embauche, le mariage coutumier, le voile, le niqab, l’excision, etc. Preuve s’il en est que cette journée du 8 mars revêt son sens le plus complet, le plus profond, le plus originel et qu’elle mérite au moins que tu lui accordes quelques heures de ton temps. Si tu ne défends pas tes droits, tu n'en mérites aucun : intégralité des programmes des manifestations organisées à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes à travers toute la Tunisie.

6 commentaires :

  1. Merci. Cela vaut pour nous toutes aux quatre coins du globe : "La mentalité résolument misogyne dans laquelle tu baignes depuis ta plus tendre enfance, les principes rétrogrades que l’on t’inculque inlassablement finiront par avoir raison de tes droits les plus fondamentaux."
    Vous serez bienvenues dans le groupe d'échange de posts FB Pour la reconnaissance du féminicide...http://www.facebook.com/groups/FEMINICIDES/

    Je vous invite sur mes blogs à commenter tout votre saoul http://susaufeminicides.blogspot.com/
    http://susaufeminicides.blog.lemonde.fr/2012/02/29/candidats-que-dites-vous-des-feminicides-sans-existence/

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  3. une plume toujours aussi bien aiguisée mam'zelle lilith, toujours un grand plaisir de te lire! blackbird

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  4. In primo, félicitation pour cet article très intéressant (malgré son caractère général). En effet, la situation de la femme dans le monde arabe en générale et en Tunisie en particulier dépend du problème de l'intégration à la modernité dans son sens historico-philosophique. Ce dernier point nous amène à parler d'un autre principe très lié à la modernité, à soir l'individualisme qui transforme les "sujets" en "citoyens" capable de participer à la vie publique. Ces deux "Idées-forces", sont très liées à la situation de la femme.
    Historiquement, la femme tunisienne à pu (dès le 14ème siècle) se protéger en imposant la monogamie aux hommes contrairement aux lois sharaïque. Mais, il faut noter aussi l'existence d'une catégorie "révolutionnaire" des savants-théologiens qui par leurs interprétation lucide des décisions judiciaires, ont démontré que la "loi" a su s'adapter aux besoins et aux réalités de la modernité, je pense au Mohamed Taher Ben Achour et à son fils Mohamed Fadhel Ben Achour et au Mohamed Aziz Djaït qui ont pu préparer le terrain (via leurs réflexions) au Code de Statut personnelle; promulguer en Tunisie le 13 Aout 1956, c'est à dire quelques mois après l'indépendance et avant la déclaration de la République. Mais le problème reste profond, car il ne suffit pas qu'une élite intellectuelle moderniste ou quelques théologiens éclairés pour transformer la situation de la femme d'une baguette magique, car les droits de la femme actuellement sont une préoccupation élitiste. Ici, vient le rôle de l'école publique (c'est à dire le rôle du système éducatif) qui doit répondre au besoin de la modernité et l'individualisme. En effet, la gymnastique des mentalités, oblige à être méthodologique en présentant les grandes questions, comme celle-ci. La femme tunisienne reste une composante importante, voir la plus importante dans notre société, mais tout le problème est de savoir comment présenter la problématique. Dans le contexte actuel de la Tunisie, je crois que les intellectuelles doivent participer pour faire comprendre aux restes de la société les significations des droits de la femme car le rôle de l'élite tunisienne reste a faire: Le principal problème abordé de front, il y a quelques années, par les historiens, sociologues et anthropologues, est celui de la dichotomie instaurée par la modernité entre société convertis à l’individualisme (qui implique ipso facto l’anticipation de la femme et l’égalité entre les deux sexes) et celle conservatrices. Corollairement à ce problème, se celui de l’échelle de l’observation des pratiques quotidiennes et leurs évolutions dans le temps et dans l’espace.

    In fine, je dois vous saluer pour votre féminisme actif, en vous souhaitant bonne continuité sur la voie de la liberté.

    Quelques références bibliographiques de caractère socio-historique sur la situation de la femme dans le monde arabo-musulman :

    LARGUECHE (D), Monogamie en Islam : L’exception kairouannaise, Tunis, CPU, 2011.
    TALBI (M), L’Islam n’est voile, il est culte, Tunis, édition Carthaginoiserie, 2010.
    MERNISSI (F), Le harem politique : Le prophète et les femmes, Paris, Albin Michel, 2007.
    SCHIMMEL (A), L’Islam au féminin : La femme dans la spiritualité musulmane, Paris, Albin Michel, 2006.
    YOUSSEF (O), Démunies de raison et de religion, Tunis, Sahar édition, 2005. (en arabe).

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  5. Votre commentaire sur mon article est inutilement acerbe. Vous ergotez sur un détail sémantique alors que le fond du papier parle clairement des droits des femmes (et non une fête), et la personne interrogée évoque la situation difficile du droit des femmes en Tunisie. Je partage toutefois votre aigreur, lorsque je contemple les défilés de "femelles égarées" et le comportement des hommes vis-à-vis des "vrais" problèmes. Je souscris à votre analyse, malheureusement trop rare dans les médias, même français. Belle plume.

    Bien à vous,

    Julien Mucchielli.

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  6. Le 8 mars en France est effectivement pris à la légère, et est plus souvent l'occasion de moqueries et de saillies anti féministes que d'une réelle réflexion. Au final, des articles comme les vôtres seraient le bienvenu dans notre sphère médiatique, car même si la situation pour le droit des femmes est plus évoluée, les problèmes de fond peuvent être rapprochés.
    Enfin, je sais bien que ce n'est pas l'arrivée des islamistes qui a engendré ces problèmes, mais l'angle de l'article était axé autour du témoignage de cette personne, par ailleurs assez proche de l'UGTT. Ceci explique peut-être cela.
    Bonne continuation, j'espère avoir l'occasion de lire une de vos tribune dans un de nos médias (Rue89 par exemple, serait peut-être susceptible de vous publier).

    Par souci d'exactitude, j'ai tout de même modifié la formule qui avait provoqué votre ire.

    Julien Mucchielli.

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